L'un des sujets les plus intéressants que j'ai abordés lors de mes premiers cours sur la compassion concernait la différence entre compassion et empathie. Ces termes sont souvent employés indifféremment, et les distinguer peut nous éviter l'épuisement professionnel et le repli sur soi.
La compassion et l'empathie sont liées, mais différentes. L'empathie désigne la capacité générale à se mettre à la place d'autrui et à ressentir ses émotions, tandis que la compassion se manifeste lorsque ces sentiments et pensées incluent la conscience de la souffrance et le désir d'aider.
L'empathie consiste à ressentir l'expérience émotionnelle d'autrui comme si c'était la sienne. C'est la capacité générale à entrer en résonance avec les sentiments d'autrui, qu'ils soient positifs ou négatifs. Ressentir la souffrance émotionnelle d'autrui peut engendrer une détresse empathique, une réaction égocentrique face à la souffrance, que nous explorerons plus en détail ultérieurement.
La compassion est le sentiment de sollicitude face à la souffrance d'autrui, accompagné de la motivation à la soulager. Elle implique de porter attention à la condition des autres, à la nôtre et au monde, d'être touché par la souffrance dont nous sommes témoins, de ressentir le désir de la soulager et d'agir en conséquence. La compassion est tournée vers l'autre : elle consiste à ressentir pour l'autre plutôt qu'à ressentir avec lui. Cette différence nous pousse à agir plutôt qu'à nous replier sur nous-mêmes.
L'empathie consiste souvent à partager involontairement ou automatiquement les sentiments d'autrui, qu'ils soient positifs ou négatifs. La compassion est directement liée à la souffrance.
Une étude menée par Tania Singer et Olga M. Klimecki a révélé que plusieurs jours d'entraînement à l'empathie entraînaient une augmentation des émotions négatives auto-déclarées. En revanche, un entraînement ultérieur à la compassion chez les mêmes participants permettait d'inverser cet effet en diminuant les émotions négatives et en augmentant les émotions positives. La compassion est également activée dans des régions du cerveau où l'empathie ne l'est pas. Vous pouvez consulter l'étude ici..
L'empathie peut mener à la compassion (une réaction positive qui se traduit par une action). Cependant, elle peut aussi engendrer ce que j'ai mentionné précédemment : la détresse empathique (une réaction négative pouvant mener à un repli sur soi, un épuisement professionnel ou un sentiment de surcharge).

Qu’est-ce que la détresse empathique ?
La détresse empathique est une réaction égocentrique face à la souffrance, où l'on est plus bouleversé par la souffrance d'autrui que véritablement touché par elle. Elle s'accompagne d'une dissociation visant à atténuer sa propre détresse et à se protéger, ce qui entrave une réponse empreinte de compassion.
La détresse empathique peut également favoriser l'indifférence face à la souffrance d'autrui ou conduire à adopter le rôle de ' spectateur passif ", c'est-à-dire une personne qui ajuste ses sentiments pour adopter une position neutre lorsque la souffrance d'autrui est trop accablante.
L'inverse est également vrai. Kelly McGonigal parle d'une détresse empathique menant à un " altruisme pathologique " dans son livre, La science de la compassion. C’est le cas lorsque l’aide apportée n’est pas motivée par la compassion ; il s’agit simplement d’une tentative d’échapper à son propre stress, sa culpabilité, son malaise, etc., ou de les atténuer. Une personne aidera les autres pour se sentir mieux. Cela peut mener à des comportements inappropriés comme la complaisance ou le sacrifice.
Que peut-on faire pour éviter de réagir de cette façon ?
La pleine conscience est un outil formidable qui nous permet d'être pleinement présents à l'expérience directe de la souffrance. Je vais partager une pratique apprise lors de la formation à la compassion appliquée du Stanford CCARE, un cours dont je m'apprête à obtenir mon diplôme. Cet exercice, appelé « Pratique de présence et d'écoute bienveillantes », combine les principes de la compassion et ceux de la pleine conscience, tous deux visant à cultiver et renforcer notre capacité à être pleinement présents à notre expérience. Cela contraste avec notre tendance habituelle à analyser, supposer, juger, rationaliser ou encore ignorer complètement notre expérience. Cette pratique nous ouvre la voie à la rencontre de la souffrance et nous conduit vers une réponse empreinte de compassion.
Vous êtes encouragé à développer les qualités suivantes tout au long de votre pratique :
- Présence: Apprendre à rester présent et à observer l'expérience sans jugement.
- Curiosité: Aborder le cabinet avec un esprit ouvert.
- Intimité: Se permettre de s'approcher au plus près de son expérience, comme on le ferait avec un ami ou un être cher.
- Humilité: Nous abordons cette expérience comme un voyage de découverte, en acceptant de ne pas connaître les réponses à l'avance.
- Acceptation: Choisir d'accueillir avec bienveillance et acceptation tout ce que nous rencontrerons durant cette pratique. Laisser l'expérience se dérouler exactement comme elle le fait.
- L'autocompassion : Apporter soutien et réconfort à notre expérience, en particulier aux parties de nous qui souffrent.
Durant cette pratique, nous nous appuierons sur l'expérience directe, en nous concentrant sur le ‘ quoi ’ et le ‘ où ’ plutôt que sur le ‘ pourquoi ’. Voici quelques exemples de questions commençant par ‘ quoi ’ et ‘ où ’ :
- Qu’est-ce qui se présente à moi en ce moment ?
- Où cela se manifeste-t-il dans mon corps ?
- Quelles sensations ressentez-vous en ce moment ?
- Qu’est-ce que cela fait de porter son attention sur cette expérience et les sensations qu’elle évoque ?
Éprouver des émotions douloureuses ou difficiles peut souvent déclencher des pensées autocritiques et néfastes, comme : “ Quand est-ce que ça va finir ? ”, “ Pourquoi est-ce que ça m’arrive ? ”, “ Je n’y arrive pas. ”, “ Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? ”, “ Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que rien ne va plus ? ”
Ce type de pensées nous déconnecte de l'expérience réelle et peut amplifier les sentiments de jugement, de honte ou de dévalorisation si nous y croyons. Ces sentiments peuvent engendrer davantage de souffrance.
La présence bienveillante et l'écoute attentive consistent à considérer nos pensées comme de simples pensées, et non comme des faits. Les pensées vont et viennent naturellement tout au long de la pratique ; c'est inhérent à la condition humaine. Nous pouvons les identifier comme telles, sans les prendre pour argent comptant. Nous pouvons les reconnaître comme des pensées, puis ramener doucement notre attention à l'expérience directe qui se déploie dans le corps.
Les expériences de douleur et de souffrance sont souvent perçues par notre esprit comme “ insupportables ”.” Dans cette pratique, nous aurons confiance en notre capacité à accueillir notre expérience directe dans le contexte de chaque instant, sensation après sensation.
